Melinir Tome 1 - Chapitre 11 - L'homme au musée

Chapitre 11 – L’homme au musée

Langage de l’Est : Langue morte. Belle et mélodieuse, elle s’est peu à peu éteinte lors de la création du Pacte d’Allégeance, il y a deux millénaires. Certains peuples l’utilisent encore, plus par tradition que par nécessité. Les « r » se roulent et les « h » se prononcent avec une légère expiration.

Langues – Encyclopédie du Savoir d’Aquira
Melinir Tome 1 - Chapitre 11 - L'homme au musée

   Aquira était magnifique, regorgeant de vie, de bruit et d’animation, que les deux hommes ne se privaient pas d’admirer en marchant aux côtés de leurs montures.

   En plongeant leur regard au-delà des remparts, ils eurent le souffle coupé en contemplant la vue exceptionnelle que leur offrait le sommet de la montagne, pouvant y admirer l’étendue des plaines, la Forêt du Nord, les Pics du Diable, ainsi que le Lac Mélam…

   De si haut, le monde était à leurs pieds, et ils comprenaient les raisons stratégiques qui avaient fait d’Aquira la cité la plus puissante de Melinir ; une suprématie remise en cause depuis la construction de Fort Rha-Zorak.

   Ils continuèrent d’avancer, s’enfonçant dans la ville et son animation. Un long marché se profilait dans une rue adjacente où des centaines de personnes se marchaient dessus en évitant les marchands qui accostaient les passants avec des boniments plus audacieux les uns que les autres. Lorsqu’ils s’engagèrent dans la ruelle bondée de monde, une forte odeur d’épices, de fruits, de légumes et de farine s’agrippa à eux en leur déposant une invitation.

   Ils progressèrent de cent mètres pour arriver au milieu d’une vaste place où on pouvait y entendre le bruit des sabots résonner sur les dalles de pierres polies. Mornar peinait à marcher et remonta sur Mandoline avant de voir, non loin, un cracheur de feu qui ne dissimulait pas la couverture de piercings lui recouvrant la quasi-totalité du corps, ce qui lui arracha une sacrée grimace lorsqu’il vit le nombre de trous qu’il avait dû se faire sur la peau.

   Deux acrobates se baladaient sur des échasses de trois bons mètres, et plus loin, des magiciens déguisés de la tête aux pieds présentaient des tours à la foule qui se pressait contre eux : principalement des couples et des familles qui laissaient gambader leurs enfants dans la fête. La place était bondée.

   L’architecture des maisons était différente de Hatteron, construite à l’aide de voûtes de roche pâle, de briques blanches et brillantes, ainsi que de piliers et sculptures en granit. De nombreux vitraux multicolores étaient installés à la place des fenêtres – pour les bâtiments les plus importants, et les toits étaient faits de bardeau et non de chaume. Tout semblait plus harmonieux, plus précis.

   La ville vivait et chantait à pleins poumons.

   − Bienvenue au Quartier des Fêtes ! s’écria subitement un homme maquillé de la tête aux pieds. Il avait immédiatement réceptionné Eldan et Mornar. Nous possédons les meilleures tavernes, ou, si vous prend l’envie de voir l’insolite, n’hésitez plus et plongez dans la Foire aux Mystères pour seulement vingt Pylas !

   Eldan l’interrompit avant que l’homme ne continue ses boniments :

   − Merci pour cet accueil plus que chaleureux, mais pour l’instant, nous cherchons de quoi nous reposer et soigner mon ami qui est blessé. Pouvez-vous m’indiquer un tel établissement ?

   − Dommage… alors soit… Continuez tout droit. Deux rues plus loin, vous trouverez bon nombre d’auberges. Leurs services sont vastes, vous pourrez soigner votre compagnon.

   − Merci infiniment.

   Ils se mirent en route, impatients de pouvoir enfin dormir dans un lit, de se laver et manger convenablement, mais surtout, impatients de pouvoir soigner Mornar.

   Une fois arrivés dans la rue indiquée, ils choisirent instinctivement celle qui paraissait la plus spacieuse, car ayant pris leurs économies, ils n’avaient pas de problèmes pour payer un tarif plus qu’onéreux, et c’est Eldan qui insista pour ne pas prendre l’établissement le plus miteux, voulant les meilleurs soins possible pour son ami. L’auberge se nommait le Trappeur, une haute habitation en bois joliment mise en évidence grâce à des géraniums qui ornaient la bordure des fenêtres.

   À l’intérieur, ils effectuèrent les modalités et purent apporter des soins complémentaires à Mornar qui en avait plus que besoin, lequel s’était presque écroulé de fatigue lorsqu’il avait appris pouvoir en bénéficier immédiatement. Alors qu’il fut placé dans une salle où il passerait la première nuit, Eldan installa Flèche-Noire et Mandoline dans une écurie accolée sur le côté de l’auberge, où elles avaient espace et nourriture à souhait.

   Le jeune homme put ensuite profiter d’une pièce qui lui permit de se laver entièrement. Son corps réclamait un bain réparateur, et après s’être enfilé gentiment dans la baignoire, il se relâcha enfin, l’eau bouillante le soulageant et l’apaisant comme un véritable tranquillisant.

   La destination lui plaisait.

   Il repensa à ses parents et à ce qu’ils pouvaient faire en ce moment, puis frissonna en espérant de tout cœur que les Huttlords n’aient pas fait irruption dans son ancien foyer. Eldan ne se pardonnerait jamais s’il leur arrivait malheur, et aurait tant voulu les revoir pour s’assurer qu’ils soient encore en vie, mais ils étaient maintenant bien trop loin pour qu’il puisse les aider en quoi que ce soit, et lui devait suivre son chemin à présent. Un sentiment de nostalgie lui fit tout à coup se sentir comme un étranger, un intrus qui prenait refuge dans une ville qui n’était pas la sienne, car il avait passé toute sa vie à Hatteron, et quitter son village du jour au lendemain n’était pas aussi facile qu’il ne le pensait.

   Le jeune homme chassa ses pensées pour se concentrer sur sa tâche, car de toute manière, il ne pouvait plus rien y faire à présent, il profita donc pleinement du réconfort que pouvait lui procurer un bain bouillant.

   Habillé, il prit un long escalier pour se rendre dans la chambre de Mornar, qui était couché sur un lit et regardait par la fenêtre.

   Il était courant que le service des auberges comprenne la prise en charge de soins basiques, car le voyage était souvent long pour rejoindre la cité, et les blessures allaient de pair, comme pour son ami. Il s’agissait de contrôler, désinfecter et recoudre la plaie.

   − Vivement que je puisse faire pareil ! s’exclama Mornar. J’ai encore l’apparence d’un rat des villes et l’odeur de mon grand-père après une journée de travail.

   Eldan remarqua le lit propre, les fleurs et l’assiette vide ; il semblait entretenu comme un prince.

   − En plus de ça, les infirmières t’apportent le repas au lit ?

   Son ami se mit à sourire puis avança la tête en chuchotant :

   − En plus, elles sont à croquer…

   La porte s’ouvrit subitement sur une infirmière qui s’avança vers Mornar, lequel changea tout à coup de comportement, car le charme féminin avait toujours eu un pouvoir exceptionnel sur lui, et en plus de ça, il adorait se faire choyer, rien de plus ne lui fallait donc pour paraître aussi mal en point qu’un homme à l’agonie.

   − Pourriez-vous le laisser se reposer ? demanda gentiment la belle femme.

   Sa voix était douce et envoûtante, alors que son visage dégageait une certaine sévérité, peut-être due à ses cheveux anthracite, attachés en queue de cheval, mais la beauté rassurante de son sourire lui fit comprendre qu’elle était un remède contre beaucoup de maux.

   − Bien madame… je sors à l’instant.

   Eldan fit ce qu’elle attendait sans protester, car il savait très bien à quel jeu jouait Mornar, le PurCiel ayant guéri le plus grave de la plaie.

   Le soleil entamait sa longue descente lorsqu’il sentit le besoin de se remplir l’estomac, et s’installa à une table un étage plus bas, avant de commander un plat typique de l’auberge : soupe à la courge avec charcuterie, fromage et pain. Il mangea et but à en avoir mal au ventre, puis monta se coucher, exténué, sachant ce qu’il devrait faire le lendemain : retrouver Merino Dubir.

   Se séparer de son épée l’angoissait étrangement, car elle lui avait été véritablement utile en fin de compte. Mais après réflexion, il constata que toutes ses mésaventures étaient inexorablement liées à elle.

   « Je dois m’en débarrasser », songea-t-il avant de sombrer dans le sommeil.

   Les rayons du soleil le réveillèrent en douceur. Il s’habilla avec motivation et prit sa lame, sachant qu’il la portait probablement pour la dernière fois.

   Il entra dans la chambre de son ami et l’informa qu’il allait retrouver Merino, lequel acquiesça d’un signe de tête avant de se rendormir.

   Eldan descendit au rez-de-chaussée et retrouva l’aubergiste pour le questionner sur l’historien, qui devait apparemment être un personnage connu, car le propriétaire lui expliqua en détail où se situait son musée, moins de chance cette fois, il était au sud de la ville, le Trappeur se tenant dans la partie ouest.

   « C’est l’occasion de découvrir la cité », se dit-il en sortant de l’auberge d’un pas vigoureux.

   Aquira se réveillait dans les premières lueurs de l’aube avec des enfants qui jouaient dans les rues, des cavaliers qui passaient non loin de là et des marchands qui préparaient tranquillement leurs produits pour la journée. Une atmosphère paisible qu’il respirait à pleins poumons en s’engageant au cœur de la cité.

   Lorsqu’il atterrit dans une allée moins touristique, il s’arrêta devant un bâtiment qui attira particulièrement son attention.

   Maîtrise et perfection sont les deux mots qui lui vinrent à l’esprit lorsqu’il contempla la finesse de son architecture.

   Une sculpture sur la cour représentait deux combattants musclés s’affrontant au corps à corps, mais le plus intrigant était l’entraînement qui se déroulait à côté. Une vingtaine d’hommes s’entraînaient au combat à mains nues et répétaient des coups de poing sur différentes cibles : sacs de frappe, makiwara[1] et sacs muraux. Eldan remarqua que d’autres combattants pratiquaient des techniques de luxation, au sol ou debout, et était fasciné avec quelles dextérité, puissance et agilité ils exécutaient leurs mouvements, se sentant tout à coup entravé dans un corps qu’il peinait à contrôler.

   École Ming.

   C’est ce qu’il lut sur l’écriteau suspendu devant l’entrée et remarqua qu’il n’avait que très rarement entendu parler de cette forme de combat sans armes, et c’était donc la première fois qu’il voyait des pratiquants en action. Une discipline répandue depuis deux millénaires qui pourtant, restait relativement secrète et apparemment renfermée sur de vieilles traditions.

   Eldan admira ces gens s’entraîner durant de longues minutes, c’était beau, envoûtant et magique. Il comprit aussi pourquoi on considérait cette pratique comme un art, et non comme un sport, car ce qu’il voyait ne se traduisait pas par de la brutalité, mais par une discipline équilibrée qui alimentait le corps et l’esprit.

   Eldan remarqua que l’édifice était construit en bois et semblait plus vieux que la plupart des autres bâtiments, il s’avança donc près d’une façade et vit à travers une fenêtre que d’autres élèves s’entraînaient à l’intérieur en effectuant des attaques dans le vide. Un homme vêtu de noir marchait de long en large et donnait les instructions d’une voix ferme en rythmant la cadence de leurs mouvements.

   Eldan reprit sa marche en direction du musée, où il s’impatientait de retrouver Merino Dubir. Les rues défilaient encore et encore tandis qu’il parcourait la ville à bon train durant vingt minutes pour arriver dans une allée qui abondait de forges et d’armureries, mais un bâtiment plus imposant que les autres attira à nouveau son attention. Une grande voûte se tenait sur le seuil d’entrée, et son style appartenait inexorablement à une époque antérieure, peut-être même à l’ancienne cité d’Aquira. L’écriteau suspendu au-dessus de la porte lui indiquait qu’il était arrivé à destination.

   Musée d’Armes et d’Histoire.

   Malheureusement, un autre en dessous indiquait que l’établissement était fermé.

   Eldan jeta un coup d’œil aux environs – il n’y avait pas beaucoup de monde à part des soldats devant une caserne à l’extrémité nord de la rue – et tenta tout de même d’ouvrir la porte, qui par son plus grand étonnement était ouverte.

   Il entra et observa la salle principale, mais à peine eut-il posé le premier pied à l’intérieur, qu’une femme contrariée se précipita vers lui. Elle avait une longue chevelure rousse, lui tombant au milieu du dos, et un regard bleu océan qui sévit en le voyant entrer, malgré l’interdiction placardée sur la porte.

   − Que faites-vous ici ?! Le musée est fermé !

   − Je sais bien, veuillez m’excuser… mais je ne suis pas venu pour visiter, je recherche Merino Dubir, pouvez-vous m’aider ?

   La femme le scruta de long en large, hésitante, mais se détendit quelque peu en voyant qu’il n’avait rien d’un bandit :

   − Il est dans son bureau, tout au fond à gauche, mais ne touchez à rien, je vous fais confiance !

   − Merci à vous.

   La mystérieuse femme se dirigea sur l’aile droite de la salle d’entrée où elle prit des escaliers qu’Eldan n’avait encore pas vus.

   Ses pas résonnèrent dans le hall lorsqu’il s’avança.

   Il regarda brièvement sur sa gauche et fut surpris par l’étendue d’armes qui était présentée : épées, haches, arcs, sabres, katanas, hallebardes y étaient disposés par genre et catégorie, alors qu’une infinité de boucliers étaient fixés contre la paroi opposée. Il put aussi distinguer l’avancée des armures à travers les âges sur une table centrale ; ce qu’il voyait dans cette ville éveillait une passion qui semblait enfouie depuis trop longtemps, une passion qu’un petit village comme Hatteron ne pouvait nourrir.

   Une nouvelle facette de sa personnalité se construisait.

   Il s’arrêta devant une sculpture de pierre disposée en plein centre, qui représentait un guerrier vêtu d’une armure le recouvrant de la tête aux pieds. Sur son heaume, de légères fentes au niveau des yeux s’étendaient sur dix centimètres : la seule ouverture visible sur un corps athlétique. Une fine silhouette et de larges et hautes épaulières rendaient sa stature encore plus impressionnante, la jambe gauche en avant, les genoux légèrement fléchis, un katana pointant à la hauteur du nez.

   Une position de combat parfaite.

   Il lui fit penser à son épée.

   Aboutis pour une seule chose.

   Détruire. Avec un mélange de grâce et de puissance.

   − Alheam Nithril…, fit une voix.

   Eldan n’avait pas vu l’homme qui se tenait à ses côtés. Il n’était pas très grand, mais semblait solidement bâti, avec une tête ronde et un crâne légèrement dégarni qui lui donnaient un air assez savant. Il devait avoir la cinquantaine, pas plus, et malgré son calme apparent, dissimulait une énergie considérable pour son âge, c’est ce qu’Eldan remarqua ; ayant toujours été doué pour déduire ce genre de choses.

   − Excusez-moi ? le questionna le jeune homme qui, malgré son analyse pertinente, n’avait pas compris un seul traitre mot de ce qu’il venait de dire.

   − Guerrier argenté, où Alheam Nithril, en Langage de l’Est, répondit-il en se tournant vers Eldan.

   − C’est à ce qu’on dit le meilleur guerrier qui ait foulé le sol de Melinir, continua l’inconnu. Personne ne connaît les traits de son visage, ni son histoire, mais il est venu nous prêter main-forte lors de quelques batailles qui eurent lieu ces cent dernières années. Nul ne sait vraiment qui il est, il apparaît pour une guerre, et s’en va une fois celle-ci terminée.

   − Ne serait-ce pas différentes personnes qui auraient porté cette même armure ?

   − Non. Personne d’autre sur Melinir ne se bat pareillement, son style est unique et inimitable.

   − L’avez-vous déjà rencontré ? s’enquit Eldan, intéressé.

   − Je l’ai vu une fois, c’était avant la bataille qui nous avait opposés aux Barbares du Nord, c’était en 2101, j’avais vingt-deux ans. Galdar-Khal, le grand chef Barbare avait réuni la totalité des clans sous son nom, ce qui représentait une certaine menace pour nous tous. Malgré l’effectif militaire colossal dont disposait Aquira, les Barbares, ainsi réunis, étaient bien plus nombreux qu’on ne le pensait, et Galdar-Khal savait comment les recruter. Il désirait par-dessus tout prendre le contrôle du Nord de Melinir, donc Aquira en première main.

   « Heureusement pour nous, sa trop grande fierté nous a évités qu’il s’allie à Rha-Zorak, lequel l’avait pourtant convié à maintes reprises, mais il ne voulait pas avoir quelqu’un au-dessus de lui. Une chance pour nous ; une telle force entre les mains de Rha-Zorak nous aurait été mortelle. Une dure époque.

   « Un jour, les Barbares sont arrivés devant nos remparts et Alheam Nithril a rejoint la cité le matin avant l’affrontement : un symbole de victoire et de réussite pour tous les soldats et femmes qui voyaient leur mari partir pour ne peut-être jamais revenir.

   « L’après-midi annonçait une bataille qui n’en était pas vraiment une. Les deux armées se faisaient face et s’apprêtaient à entrer en contact lorsqu’Alheam Nithril défia le général Barbare qui avait la réputation de n’avoir jamais perdu un duel, et exigea en cas de victoire, un retrait immédiat de ses troupes. Galdar-Khal accepta, sûr de lui ; c’était un géant de près de deux mètres, large comme une armoire, avec une démarche lourde qui impliquait une incroyable puissance.

   « Un moment terrible, car le sort de la bataille reposait entre ses mains. Le duel commença dans une tension palpable, mais ne dura pas plus d’une seconde, je m’en souviendrai toute ma vie. Alheam Nithril l’attendait dans cette même garde que tu vois là, sans le moindre remous, et à peine Galdar-Khal eût-il bougé qu’il se fit trancher la tête dans un mouvement si rapide que je n’ai jamais pu le reproduire. Les troupes Barbares se sont immédiatement retirées et lui est reparti, aussi mystérieusement qu’il était apparu. Nous ne l’avons plus revu depuis, et certains disent qu’il est mort, d’autres pensent qu’il réapparaîtra pour mettre fin au fléau Rha-Zorak.

   « Après leur défaite, les Barbares se sont à nouveau divisés en tribus et ont repris leur vie nomade sur la côte nord, mais d’après ce qu’on dit à présent, grand nombre d’entre eux se rendraient à sa Forteresse.

   − Effectivement, nous avons vu un clan se diriger vers le sud.

   Il marqua une pause, puis demanda :

   − Vous êtes bien Merino Dubir ?

   − En chair et en os.

   Eldan sourit, il venait enfin de trouver l’homme qu’il recherchait :

   − Vous n’imaginez pas à quel point je suis heureux de vous rencontrer ! Je suis venu de Hatteron pour vous remettre quelque chose de spécial. Une épée. Et j’aurais par la même occasion quelques questions à vous poser, si vous le voulez bien.

   − Suis-moi, répondit-il posément en montrant une porte sur l’aile gauche. Allons dans mon bureau, nous y serons plus à l’aise pour discuter.

   Eldan suivit Merino qui entra dans une pièce comportant une imposante bibliothèque dans le fond et différentes armes de tous genres suspendus au mur devant lequel il se tenait.

   Les deux hommes s’assirent à une petite table, face à face.

   Eldan lui expliqua que Rha-Zorak convoitait l’épée et lui conta en détail les événements passés depuis sa rencontre avec le Huttlord. Merino l’écoutait activement, concentré, les sourcils froncés.

   − Le plus étrange, continua-t-il, est que je suis le seul qui puisse la manier ou même la soulever !

   L’historien ouvrit de grands yeux et quelque chose dans son expression laissa penser qu’il savait déjà à quoi il avait affaire. Eldan sortit donc la lame de son fourreau et la posa à plat sur la table.

   Merino se leva instantanément, avec une étrange stupeur sur le visage, puis essaya en vain de la soulever, sans résultats. Il regarda encore une fois l’arme dans ses moindres recoins, sans un mot.

   − C’est impossible…, murmura-t-il. Ce manche incrusté de saphir… une épée de taille, et d’estoc…

   Il se rassit et regarda Eldan dans les yeux :

   − Maintenant, dis-moi, mais qui es-tu donc ?

   Le maître d’armes prononça ses mots avec une profonde intensité, et semblait grandement secoué par ce qu’il venait de découvrir.

   − Je m’appelle Eldan Errendel. Excusez-moi, si je ne me suis pas présenté… mon père se nomme Roald, c’est lui qui m’a dit de venir vous demander conseil.

   − Errendel, je vois qui est ton père, j’avais organisé ici même une exposition pour les forgerons de la région et je me souviens bien de son nom.

   Il parut réfléchir, pensif, puis continua :

   − Mais toi, quel art pratiques-tu, du corps à corps ? De l’escrime ? De l’Éclanergie je pense ?

   – Quoi ? Non, rien du tout. Pourquoi cette question ? J’ai passé toute ma vie à Hatteron en tant que forgeron, jusqu’à ce que je rencontre ce maudit Huttlord. Croyez-moi, je ne sais même pas comment dégainer cette épée sans avoir peur de me couper, je m’en suis quand même servi et elle m’a sauvé la vie, mais elle reste la seule raison des malheurs qui me sont arrivés !

   Eldan frappa sur la table en terminant sa phrase.

   Il s’emporta quelque peu, et reconnut qu’il était à bout de nerfs depuis quelques jours, mais espérait que Merino lui apporterait enfin des réponses.

   − Cette lame, continua le jeune homme, impatient. Que renferme-t-elle ? Qu’a-t-elle de si extraordinaire pour que Rha-Zorak la convoite ? Ou que les animaux en aient peur ?

   − Sais-tu quel âge elle a ? demanda calmement Merino.

   Eldan soupira en le voyant répondre par une autre question.

   − Elle est sûrement très vieille, mais je ne sais pas exactement…

   − Elle date d’environ deux mille ans.

   − C’est impossible, comment serait-elle restée en si bon état ?

   − J’y viens, je vais te raconter son histoire.

   Merino s’installa confortablement sur sa chaise et se palpa le menton, comme pour chercher les mots qui allaient débuter son récit, puis se lança :

   − Écoute bien.

   « C’était donc il y a deux mille ans, ici même, à Aquira. La ville abritait la plus grande et prestigieuse école d’arts martiaux, celle qui a donné naissance à l’Éclanergie.

   « Melinir étant en temps de paix, dix soldats se lassèrent de l’entraînement aux armes, souhaitant découvrir davantage sur le fonctionnement du corps humain et sur le combat à mains nues.

   « Ces dix hommes étaient réputés être les meilleurs, des combattants qui s’entraînaient fanatiquement du matin au soir. Et, après s’être lancés dans cette longue et fastidieuse reconnaissance des capacités du corps humain, ils firent une découverte capitale : le chi. Ils continuèrent donc leur étude du combat en développant plusieurs disciplines, dont l’Éclanergie qui visait justement à contrôler cette forme d’énergie si redoutable.

   – Le chi ? l’interrompit Eldan. Qu’est ce que c’est ?

   – Un flux énergétique qui parcourt le corps humain, et sa maîtrise permet une transmission plus ou moins conséquente de forces dans le corps. Certains en sont plus dotés que d’autres, et toi, tu en disposes d’une quantité prodigieuse.

   Sur cette déclaration plus que surprenante, Eldan lâcha un petit rire nerveux :

   – Mais quelle est cette histoire stupide ? Je n’en ai jamais entendu parler.

   – Et c’est le but, reprit Merino d’une voix rassurante. Après avoir fait leurs preuves et ouvert différentes écoles d’Éclanergie, les dix soldats se firent très vite connaître aux yeux du monde. On les surnomma les Dix Maîtres.

   « Un jour, l’un d’eux décida de créer une arme qui symboliserait l’apogée de leur art : une épée. L’idée fut acceptée par les neuf autres et ils demandèrent au meilleur forgeron d’Aquira de leur fabriquer la plus belle, majestueuse et acérée de toutes les lames qu’il ait pu concevoir. Peu importait le temps et le prix, et on raconte qu’il mit une année complète pour la forger. Le résultat fut un véritable chef-d’œuvre, mais bien trop dangereux pour être manipulée par n’importe qui. Non satisfait de sa trop grande accessibilité, ils décidèrent de réduire son pouvoir pour nombre très restreint d’individus et surtout d’empêcher qu’elle se dégrader au fil du temps. Ils entreprirent donc un long voyage à travers Melinir, qui lui aussi dura une année, afin de finaliser le travail qu’ils avaient commencé.

   « Personne ne sait vraiment vers quels sorciers ils se sont rendus, mais quand ils sont revenus à Aquira, cette arme était absolument identique à celle que tu tiens entre tes mains. Ils la nommèrent : Zaor, signifiant Reflet.

   « L’épée était devenue tout simplement indestructible en brisant sans exception toutes les armes qui entraient à son contact, et transperçait n’importe quelle matière. Je ne sais pas si tu l’as remarqué, mais elle peut perforer de l’acier trempé aussi facilement qu’une plaque de beurre. Mais Zaor ne se comportait pas de cette manière avec tout le monde.

   – Plus le chi est abondant et plus elle devient légère ? C’est bien ça ? demanda Eldan qui commençait à assembler les différentes pièces du puzzle.

   – Mais il faut encore que l’arme accepte son propriétaire, et ses intentions en l’utilisant.

   – Elle possède donc une conscience ?

   – Qui juge si oui ou non elle se transformera en véritable arme de destruction. Son choix se forme d’après le caractère de son détenteur, d’où son nom. Très peu de personnes au fil de l’Histoire ont eu cette opportunité : huit Haïdalirs, sans compter les Dix Maîtres. Tu es le neuvième.

   – Je suis le neuvième sur une période de deux mille ans ?! Et que signifie Haïdalir ?

   – Force Supérieur, c’est le nom qui a été donné aux propriétaires de Zaor. Certains prétendants avaient pourtant le chi nécessaire pour la manipuler, mais un tempérament incompatible pour qu’elle leur accorde son dangereux pouvoir, ce qui ne faisait donc pas d’eux des Haïdalirs.

   − Mais alors, que faisait-elle dans un village aussi perdu que Hatteron ? Et enterrée sous une écurie ?!

   − C’était justement ce que je voulais te demander, car l’épée a disparu peu avant l’apparition de Rha-Zorak, il y a plus ou moins cent ans, et voilà que tu arrives dans mon musée comme un touriste égaré en posant cette relique aussi facilement qu’un vulgaire saucisson sur une table de bar, en me disant l’avoir déterré sous une écurie comme du crottin que l’on aurait enseveli, après avoir tué un Huttlord en détruisant un édifice avec une hache et la seule force de tes bras ! Alors, comprends bien que j’ai moi aussi quelques questions à te poser.

   − Cela peut paraître surprenant… mais… c’est pourtant la vérité.

   Eldan ne put s’empêcher de faire un geste un peu idiot en contemplant ses mains, comme pour essayer de percevoir quel était ce don qu’il possédait.

   − Oh tu ne vas rien voir mon garçon, dit Merino avec un sourire. Le chi ne se voit pas, il se sent, comme un sens.

   − Et les sens, ça se travaille, donc beaucoup de pratiquants d’Éclanergie doivent posséder un chi nettement plus développé que le mien !

   − Pas exactement, ils savent le contrôler, et donc le canalyser vers des parties bien précises du corps, mais la capacité d’énergie est différente chez chaque individu.

   Eldan avait du mal à se dire qu’il ne s’agissait pas d’un énorme canular, mais en fin de compte, cela pouvait être véridique, car sans se l’expliquer, il sentait en lui une sorte de flux qui bouillonnait d’intensité et se souvint qu’à de rares reprises il avait manifesté une force extraordinaire, comme la fois où il s’était querellé avec Leiner, un jeune du village, à l’âge de ses dix ans. Le garçon était furieux après lui et avait sauté sur Eldan avec une rage si virulente que la peur qui constituait ce souvenir était encore marquée dans sa mémoire : par un réflexe instantané, il l’avait brutalement repoussé en le propulsant bien cinq mètres en arrière avant qu’il ne percute le mur de l’école et perde connaissance.

   Mais ce qui rendait l’existence de cette nouvelle capacité plus réelle encore était sa récente confrontation avec le Huttlord.

   − Je crois avoir ressenti cette énergie lorsque j’ai détruit le pilier de l’écurie.

   − Dans une situation extrême, le corps manifeste des aptitudes qui peuvent s’avérer presque surhumaines, et dans ton cas, menacé de mort, tu as apparemment libéré ton chi.

   – L’Éclanergie est donc une forme d’arts martiaux ?

   – Orientée sur le travail interne et la maîtrise de soi.

   Eldan se sentit tout à coup différent comme si une part de lui se révélait, mais il se força à ne pas s’embrouiller le cerveau avec des idées de grandeur et à réfléchir lucidement pour choisir ce qu’il allait faire de l’épée. À peine eut-il posé le regard sur le maître d’armes que celui-ci comprit ce qu’il allait lui demander et l’interrompit :

   − Je n’en aurais aucune utilité, sa place n’est pas dans un musée, mais entre tes mains.

   − Je comprends, dit Eldan avec dépit, mais j’ai encore une question.

   – J’espère qu’elle est plus sensée que celle que tu as failli me poser.

   – Comment le Huttlord que j’ai tué aurait pu transporter cette arme ?

   − Les Huttlords sont une espèce spéciale. Ils ont tous une quantité d’énergie apparemment élevée, qui va de pair avec leurs sens très développés, mais heureusement pour nous, leur trop grand manque d’empathie et leur totale indifférence à tuer ne leur permettent pas de bénéficier de son pouvoir. Mais Rha-Zorak, lui, on ne sait pas. Peut-être voulait-il l’utiliser à son escient, ou souhaitait-il surtout que personne ne s’en empare. Je n’en sais rien. Quoi qu’il en soit, nous possédons à présent un argument de poids contre lui.

   Eldan n’imaginait pas que son épée était imprégnée d’une telle histoire, ni même d’un tel pouvoir, et se sentait terriblement dépassé par les événements, car en quelques jours, son train de vie était devenu plus mouvementé que la totalité de son existence.

   − Mais… que suis-je censé faire à présent ? le questionna Eldan, d’un regard anxieux.

   − Zaor est notre meilleur espoir de venir à bout de Rha-Zorak.

   − Et vous voulez que moi, fils de forgeron, aussi instruit en combat qu’un cochon ne l’est pour lire, aille tuer l’homme le plus puissant de Melinir ?

   − C’est une approche plutôt directe, mais envisageable dans un futur qui dépendra de tes choix.

   − Hors de question, affirma Eldan, qui comprenait où le maître d’armes voulait en venir.

   Il reprit ses arguments :

   − Je viens de quitter Hatteron il y a quelques jours, et vous voulez que…

   − Ne t’emporte pas, l’interrompit Merino, je ne t’ai rien demandé pour l’instant. L’existence d’un autre Haïdalir te délèguerait, bien sûr, mais je doute fortement que nous en découvrions un autre.

   Eldan tenta de se rassurer, il y avait tout de même un mince espoir.

   − Retrouvons-nous demain matin, ici même, aux premières lueurs de l’aube, conclut le maître d’armes. Nous discuterons à nouveau, l’esprit clair, et je commencerai aussi ton initiation au combat, car, où que tu ailles avec Zaor, tu seras en danger.


[1] Poteau de bois généralement recouvert de paille de riz, utilisé pour la frappe.